Réflexion par Jacquie Boughner

Posted on sept 16, 2014
'Cross' Tom Krysiak

Tom Krysiak, ‘Croix’ L’Arche Daybreak, Canada

Artiste : Tom Krysiak

Titre : ‘Croix’

Entretien publié par L’Arche Canada, « Pour la suite du monde », printemps 2012

Beth Porter : Vous avez été attirée par l’art des personnes ayant une déficience intellectuelle à L’Arche. Qu’est-ce qui vous attire ?

Jacquie Boughner : Tout art est un prolongement du corps, et le corps est quelque chose que L’Arche comprend, tout simplement parce que les personnes de L’Arche vivent souvent avec des limites physiques ou ont besoin d’aide pour prendre soin de leur corps. J’ai entendu un jour un chorégraphe décrire l’acte de création comme «le corps en chute libre puis rattrapé», une expérience de lâcher prise et de confiance. Nous n’intellectualisons pas cet acte sous forme de récit, nous le ressentons physiquement comme geste. Les artistes de L’Arche le savent et le célèbrent, permettant à l’impulsion la plus profonde de la réalité humaine de surgir, et de s’exprimer dans la créativité. Être créatif fait partie de l’être humain. Il y a dans leur art une certaine liberté et de la sincérité.

BP : L’art des personnes ayant une déficience intellectuelle est-il donc différent d’un autre art ?

JB : Dans l’art, c’est l’indéfinissable qui fait vivre une œuvre. C’est une sorte de tension mystérieuse entre la raison et le cœur qui donne la vie. L’art de L’Arche illustre parfaitement ce souffle et cette vie que l’on retrouve dans la gestuelle du corps, par l’acte de peindre, ou le fait de dessiner un trait de façon immédiate et intense. Cet art représente un engagement à vivre pleinement l’instant.

BP : Y a-t-il eu un moment où vous avez commencé à remarquer l’art des personnes de L’Arche ?

JB : Je suis entrée à l’atelier d’artisanat (« Craft Studio ») de L’Arche Daybreak et j’y ai trouvé une exposition de croix en céramique faites par Tom Krysiac. Il y avait sur les croix des personnages colorés, comme dans les dessins animés. L’un ressemblait à Homer Simpson avec un gros cœur rouge qui saignait, un autre portait un énorme chapeau de cowboy et avait une moustache en guidon de vélo. J’étais fascinée, déconcertée et choquée. Ma première réaction a été la suivante : « Est-ce du blasphème? Peut-on réellement parler d’art religieux ? » J’ai vu des objets d’art similaires, dans un contexte laïc et ironique, des objets artistiques créés pour choquer en utilisant des symboles religieux dans des contextes peu orthodoxes. Les croix de Tom ne visaient ni l’ironie ni la controverse. Elles venaient du cœur, de son vécu. Homer Simpson est un ami familier, un personnage presque humain présent dans nos vies, et Tom l’a présenté dans un corps très humain, faisant l’expérience de la croix, un corps brut, incarné, en sang et brisé. Je ne pouvais détacher mon regard des croix de Tom, je les ai donc toutes achetées et les ai emportées chez moi. Je les observais régulièrement. L’art est une relation, il faut passer du temps avec et attendre qu’une œuvre vous livre son histoire. Le processus de l’art trouve son aboutissement dans le regard du spectateur.

J’ai finalement compris que ces croix étaient théologiquement exactes, d’un esthétisme profond et qu’elles confirmaient profondément le mystère de la croix -et de la vie-. Peut-être l’art religieux le plus important dans ce monde sécularisé est-il produit par ceux qui font l’expérience de la croix au quotidien ; l’autre, l’étranger, la personne défavorisée. De nos jours, peut-être que l’art religieux qui nous emplit d’émerveillement est celui qui est exprime la vulnérabilité, réalisé par des personnes vulnérables.

Lorsqu’une œuvre nous touche si profondément, si physiquement, elle nous confronte aux questions essentielles liées à notre survie humaine : que signifie «être humain» ? Comment allons-nous, au niveau personnel, vivre cette signification dans notre communauté humaine ? En ayant l’air de ne pas respecter les règles, ils redéfinissent et réaffirment le don de l’art et de la vie qu’il apporte.

Leur œuvre incarne la réaction humaine innée et le désir de laisser une trace personnelle, physique, un geste prophétique qui contient notre identité humaine fragile dans la force d’un acte créatif volontaire ; c’est une manière de « savoir ».

Nous avons la chance d’avoir à L’Arche des artistes qui ont la capacité de nous déconcerter.


Jacquie Boughner est artiste professionnelle, membre du Conseil de Surveillance de L’Arche Internationale, membre de L’Arche Daybreak et conservatrice de l’exposition d’œuvres d’art en ligne du 50e anniversaire de L’Arche Internationale.